La réussite pétrolière des Pays du Golfe

Dans le courant des années 1930, outre l’Iran et l’Irak, d’autres zones situées dans la région du golfe Persique révèlent progressivement l’importance de leurs ressources pétrolières. C’est le cas de Bahreïn et du Qatar, deux émirats liés par des traités à la Grande-Bretagne depuis le XIXe siècle et qui deviendront des États indépendants en 1972. C’est aussi le cas du Koweït, protectorat britannique depuis 1899, qui obtiendra son indépendance en 1961, ainsi que des différents émirats de la côte des Pirates, ou « côte de la Trêve », que les Anglais appelaient les Trucial States ; également liés à la Grande-Bretagne par des traités depuis le XIXe siècle, ils deviendront en 1971 les Émirats arabes unis. C’est enfin le cas de l’Arabie saoudite, fondée en 1932, où les Américains, profitant de la méfiance d’Ibn Saoud à l’égard des Britanniques, omniprésents dans le Golfe et favorisant par ailleurs les Hachémites, se sont installés : la Standard Oil of California (Socal), déjà active à Bahreïn, est présente dans le nouvel État depuis 1933, date à laquelle elle a obtenu une concession de soixante ans pour développer l’industrie pétrolière saoudienne en partenariat avec la California Arabian Standard Oil Company (CASOC), qui deviendra en 1944 l’Arabian-American Oil Company (Aramco).

Alors que depuis les années 1920 les compagnies pétrolières occidentales dominaient sans partage le secteur pétrolier, dès les années cinquante, les pays producteurs du Golfe (Arabie saoudite, Koweït, puis Iran après le coup d’État de 1953) obtiennent une meilleure répartition des bénéfices de l’exploitation, dont ils perçoivent désormais la moitié. Les majors continuent néanmoins de détenir la majorité des réserves et de dominer sans partage le secteur de la production. En 1970, elles contrôlent encore 60 % des réserves mondiales prouvées de pétrole, environ 80 % des exportations mondiales et 90 % de la production du Moyen-Orient 12. C’est pourtant le moment où l’ordre pétrolier privé et oligopolistique qu’elles ont mis en place et que Washington a fini par avaliser est sur le point d’être remis en cause.

La situation a commencé d’évoluer pendant la décennie 1960. Certains pays exportateurs se sont organisés ; ainsi, l’Iran, l’Irak, l’Arabie saoudite, le Koweït et le Venezuela ont fondé en 1960 l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), au sein de laquelle ils sont bientôt rejoints par d’autres producteurs : le Qatar en 1961, l’Indonésie et la Libye en 1962, les Émirats arabes unis en 1967, l’Algérie en 1969, le Nigeria en 1971. D’abord focalisés, dans le contexte de la décolonisation et de la baisse des prix pétroliers, sur la question des prix du brut, les pays de l’OPEP se sont également intéressés au problème de la réappropriation de leurs ressources. Les choses s’accélèrent au cours de la décennie 1970. Une vague de nationalisations sans précédent leur permet de se libérer de l’emprise des compagnies occidentales et d’établir un contrôle direct sur la production. Il s’agit d’une véritable « révolution pétrolière » puisque le contrôle du pétrole du Golfe passe en majeure partie des compagnies occidentales aux pays producteurs et à leurs compagnies nationales, ces derniers définissant désormais leur politique pétrolière en fonction de leurs stricts intérêts nationaux.

La guerre israélo-arabe d’octobre 1973 (guerre de Kippour) sera pour les pays producteurs arabes la première occasion d’utiliser l’arme pétrolière contre les Occidentaux par le biais d’un embargo sélectif à l’encontre des pays soutenant Israël et d’un quadruplement des prix pétroliers. Alors que l’Iran ne s’est pas joint à l’embargo, les relations américano-saoudiennes, pour leur part, traversent à ce moment une période de turbulences. La crise démontre aux deux partenaires qu’il y a des limites notables à leur entente : le soutien américain à Israël expose en effet les dirigeants saoudiens, proches de Washington, à la critique et constituent une menace latente pour le régime de Riyad. Le quadruplement des prix du pétrole, à l’inverse, améliore la situation économique et financière des pays producteurs et les autorise à lancer des programmes socioéconomiques et de modernisation. L’« arme pétrolière » leur permet également de s’affirmer sur la scène internationale.

Cinq pays riverains du golfe Persique – l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak, le Koweït et les Émirats arabes unis – occupent une position stratégique centrale dans le domaine vital du pétrole, la source d’énergie qui couvre aujourd’hui 40 % de la consommation d’énergie primaire de la planète. Ces États, en particulier l’Arabie saoudite, forment le véritable « coeur pétrolier » du globe. Ils se partagent les plus importantes réserves pétrolières du monde : selon la revue statistique publiée par BP, ils abritaient à la fin de 2004 un peu moins de 60 % de l’ensemble des réserves prouvées mondiales de pétrole ; des réserves très concentrées, donc, et même plus qu’il n’y paraît puisqu’elles se trouvent dans ce que l’on nomme le « fer à cheval », ou encore le « triangle énergétique », situé de part et d’autre du golfe Persique avec un prolongement jusqu’au nord de l’Irak.

On retiendra toutefois que, en raison du caractère sensible et confidentiel des informations les concernant, le calcul des réserves annoncé par les pays producteurs, dans la grande majorité des cas, n’est pas vérifié par une tierce partie et que le volume des réserves champ par champ reste confidentiel. Certains observateurs, notamment d’éminents géologues, ou encore les financiers réunis dans l’ASPO (acronyme anglais de l’Association pour l’étude des pics de production de pétrole et de gaz) ou l’ODAC (Oil Depletion Analysis Centre), mais aussi des spécialistes renommés comme Mamdouh G. Salameh, ont émis des doutes sur les estimations officielles : les réserves pourraient avoir été surévaluées. En effet, ces dernières sont brutalement passées, entre 1982 et 1985, de 467,39 milliards de barils à 760,50 milliards de barils sans que des découvertes majeures ou des campagnes étendues d’exploration ou de forage soient venues étayer ce phénomène pour la période. Les pays de l’OPEP auraient peut-être surestimé leurs réserves de façon à justifier l’augmentation de leurs quotas de production. L. Wingert, s’appuyant sur les travaux des géologues C. Campbell et J. Laherrère, estime dans une publication récente que les réserves déclarées de l’OPEP doivent être amputées d’un tiers. Face à ces inquiétudes concernant les réserves, les économistes, tout en reconnaissant que le pétrole est une matière première non renouvelable dont les stocks sont physiquement finis, font cependant valoir que le concept même de « réserve » est « élastique » : il dépend certes de la géologie, mais aussi de la technologie et du marché. Les réserves pétrolières ne sont en tout cas pas un sujet de préoccupation jusqu’à 2021.

À cela s’ajoute la part de ces cinq pays dans la production pétrolière de la planète et, pour l’Arabie saoudite, une fonction de producteur d’appoint (swing producer) grâce à ses capacités de production excédentaires, essentielles pour prendre le relais en cas de rupture des approvisionnements ailleurs dans le monde : l’Arabie saoudite joue en quelque sorte le rôle de « gendarme pétrolier » de la planète, rôle central et irremplaçable sur le marché pétrolier.

S’ils assurent une part moins importante de la production pétrolière mondiale que ne le laisseraient supposer leurs réserves, ces cinq États représentent tout de même 27,3 % du total de la production mondiale de brut en 2019.

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