L’Aquarius où le messie sauveur des migrants


L’Aquarius est un navire affrété entre février 2016 et décembre 2018 par l’association SOS Méditerranée. Il a secouru 30 000 migrants en mer Méditerranée, avant d’être immobilisé pour des raisons politiques et judiciaires, et remplacé en juillet 2019 par un nouveau navire, l’Ocean Viking.
Le navire Aquarius est un ancien garde-côte allemand construit en 1977, qui s’appelait alors la Meerkatze. Il appartient et est géré par la compagnie maritime allemande Jasmund Shipping. Parfois surnommé dans la presse le « bateau citoyen », le navire est affrété par SOS Méditerranée depuis janvier 2016 et financé principalement par des dons privés. Dans Le Monde, Nicolas Hulot salue quelques mois après le départ du navire « la magnifique initiative civile et européenne de l’ONG SOS Méditerranée ».
Le contrat d’affrètement a débuté en janvier 2016, pour un lancement de mission fin février 2016, en partenariat avec Médecins du monde jusqu’en avril 2016, puis avec Médecins sans frontières (section Amsterdam) depuis mai 2016. SOS Méditerranée est chargé des opérations de sauvetage en mer. Médecins sans frontières a pour responsabilité de prendre soin des rescapés une fois à bord de l’Aquarius.
Le navire est long de 77 mètres pour 12 mètres de large. Il possède trois canots de sauvetage et a une vitesse de croisière de onze nœuds. Environ trente-cinq personnes travaillent ou sont bénévoles à bord. Des photographes et journalistes sont embarqués sur chaque mission. Il peut accueillir à bord jusqu’à 550 personnes en sécurité ; le nombre de personnes a atteint 1 032 en juin 2017 dans des circonstances exceptionnelles. Ce nombre est défini en fonction de critères tels que l’espace, la stabilité du navire, la sécurité incendie et abandon, les capacités médicales, les capacités alimentaires et les capacités en ressources humaines de l’équipage, pour la gestion de foule et la distribution des repas.
Dans un entretien accordé en 2018 sur France Culture, et consacré aux années 1930, Daniel Schneidermann propose une analogie entre l’Aquarius et le paquebot Saint Louis, navire au bord duquel 938 Juifs allemands quittèrent l’Allemagne nazie durant le printemps 1939, et qui fut refoulé aux États-Unis par le président Roosevelt. Mathieu Bock-Côté réfute cependant cette analogie en indiquant que « L’Aquarius est le symbole, par ailleurs, d’une vague migratoire bien plus vaste [que celle des Juifs allemands de 1939]». Selon lui, « l’Aquarius est devenu le symbole […] de la paralysie du politique devant une certaine conception du droit, l’Aquarius est devenu le symbole d’une forme de capitulation politique de l’Europe devant l’argument humanitaire ». Pour Daniel Schneidermann, la couverture médiatique de l’Aquarius et des migrants en 2018 tendrait à déshumaniser ces derniers, ce qui constituerait, à ses yeux, un parallèle avec la situation des Juifs en 1939. Edgar Morin a aussi fait un rapprochement entre la situation de l’Aquarius, et celle d’Exodus 1947, un navire transportant des rescapés de la Shoah empêché par la marine britannique d’accoster en Palestine.
En mars 2016, le navire embarque le journaliste Jean-Paul Mari qui tiendra pendant trois semaines un journal de bord publié dans Libération. Deux mois après son départ, l’Aquarius annonce un premier bilan avec six sauvetages et le sauvetage de 917 personnes.


Le 3 juillet 2016, le navire quitte la Sicile pour aller patrouiller près des côtes libyennes, en embarquant des journalistes du Monde. En trois jours, il embarque 448 migrants érythréens, ivoiriens, camerounais, gambiens, et guinéens. Les passagers sont débarqués à Messine (Sicile) le jeudi 7 juillet et le navire rejoint les côtes libyennes le 10 juillet. Cent sept hommes africains sont sauvés le 11 juillet et transférés vers un navire des garde-côtes romains. Le 18 juillet, l’Aquarius vient au secours de 136 migrants paniqués et malades, entassés sur un canot pneumatique. Le 20 juillet, après une opération de sauvetage, il fait route vers la Sicile avec 209 rescapés et les cadavres de 22 migrants, principalement des femmes, qui seront enterrées à Trapani. Le 4 octobre, le navire porte secours à 720 personnes ; le parcours de l’une d’entre elles est raconté dans un documentaire sur France Info.
Plus de 1 750 migrants, qui étaient à bord de treize embarcations de fortune, sont secourus mercredi 1 et jeudi 2 février 2017 au large de la Libye, une centaine d’entre eux montent sur l’Aquarius. 220 migrants sont morts ou ont disparu en mer en janvier, selon l’ONU. À partir du 21 mai, les débarquements de réfugiés en Sicile sont interrompus, alors que plus de 50 000 personnes ont été secourues depuis le début de l’année. L’Aquarius, transportant 1 004 réfugiés, est contraint de débarquer à Salerne (Campanie). Au même moment, le Prudence de MSF et ses 1449 réfugiés à bord étaient dirigés vers Naples, et d’autres navires vers la Calabre. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) évoque le chiffre de 1254 migrants déjà décédés en 2017. Le 23 mai 2017, un patrouilleur libyen perturbe un sauvetage mené par l’Aquarius. Mardi 27 et mercredi 28 juin, 12 000 personnes sont recueillies dans les eaux internationales. Le 1er juillet, l’Aquarius débarque en Calabre 1033 réfugiés, dont 205 mineurs. Le gouvernement italien menace de refuser d’ouvrir ses ports aux navires des ONG non italiennes. Mercredi 1er août, l’Aquarius récupère huit cadavres, ainsi que dix-sept Libyens et 255 Erythréens, et les transfère à bord du Vos Hestia, de l’ONG Save The Children. Depuis le début de l’année, au moins 2 300 personnes sont mortes en Méditerranée, selon le HCR. En juin, le navire anti-migrant C-star entrave illégalement les déplacements de l’Aquarius. Le 14 août, après l’abandon des ONG Médecins sans frontières, Save the Children et Sea Eye, l’Aquarius est le seul navire de sauvetage restant en Méditerranée ; il est rejoint en septembre par le navire de l’ONG espagnole Pro Activa Open Arms. Les 15 et 16 décembre, l’Aquarius sauve 320 personnes au large des côtes libyennes. Le 26 décembre, l’Aquarius embarque 134 personnes, dont sept enfants, vers Pozzallo, en Sicile.
Samedi 27 janvier l’Aquarius sauve 83 migrants lors d’une opération en Méditerranée, mais deux femmes décèdent et « de nombreuses personnes sont portées disparues et présumées noyées ». Cette rotation est décrite comme étant l’une des plus difficiles.
La nuit du 8 juin, les marins de l’Aquarius sauvent 229 naufragés et embarquent 400 autres personnes, une situation apocalyptique que décrit Ludovic Duguépéroux. Le gouvernement italien et Malte refusent d’accueillir le navire bondé (« Il y a 630 personnes à bord, le bateau fait 77 mètres de long par 13 de large, c’est le métro aux heures de pointe, on ne peut pas marcher sur le bateau, on doit prendre soin des gens, s’assurer que tout le monde a accès aux toilettes, à la nourriture »), utilisant l’argument que le navire ferait le jeu des passeurs et des trafiquants d’êtres humains. Le ton monte entre l’Italie et la France : Emmanuel Macron dénonce « le cynisme et l’irresponsabilité du gouvernement italien » qui refuse de laisser accoster le navire et ses 630 migrants, et Gabriel Attal, porte-parole LRM, estime que la position de l’Italie est « à vomir ». A Emmanuel Macron qui évoque la « lèpre qui monte », Matteo Salvini répond que la France devrait accueillir des migrants avant de faire la leçon. Le navire est finalement accueilli en Espagne, puis fait escale à Marseille. 78 réfugiés sont accueillis en France, dont 42 à Lille.
Mi-août, après plusieurs jours d’intenses négociations internationales, l’Aquarius débarque à Malte 141 migrants qui seront répartis entre cinq pays de l’Union européenne, dont la France. En août 2018, Gibraltar retire à l’Aquarius son pavillon, sous prétexte que le navire, enregistré en tant que navire de recherche, a une mission exclusive de sauvetage.
Le navire repart de Marseille le 15 septembre avec un pavillon panaméen et en embarquant des journalistes du journal Le Monde, en direction des côtes libyennes où onze personnes sont secourues le 20 septembre. Le navire refuse de transférer les personnes aux gardes-côtes libyens, et se tourne vers les autorités maltaises et italiennes qui refusent de l’accueillir. Sous la pression de l’Italie qui reproche à l’Aquarius de ne pas ramener les réfugiés vers leur pays d’origine, le Panama engage le processus de retrait du pavillon du navire au motif que l’équipage ne respecte pas les procédures maritimes internationales de secours ; Francis Vallat, le président de SOS Méditerranée France, lance alors « un appel solennel aux autorités européennes » pour aider à retrouver un pavillon. Le 23 septembre, malgré l’opposition des gardes côte libyens, 47 personnes supplémentaires sont secourues et embarquent à bord du navire ; Julia Pascual raconte l’opération dans Le Monde, qui qualifie la situation d’indigne, aucun pays ne coordonnant plus les efforts de sauvetage au large des côtes libyennes. Le navire demande aux autorités françaises de débarquer les rescapés à Marseille, la France répond qu’elle cherche « une solution européenne » puis demande le 25 septembre au navire d’accoster à Malte, qui accepte de transborder sur un navire dans les eaux internationales les cinquante-huit migrants qui seront ensuite répartis entre le Portugal, la France, l’Espagne et l’Allemagne. En attendant une mer clémente, le navire stationne près de Malte, qui ne veut pas le faire rentrer dans ses eaux territoriales. À l’antenne de France Culture le 29 septembre, Ludovic Duguépéroux, marin à bord de l’Aquarius, décrit la vie à bord du navire qui patiente à 25 km de Malte, l’émotion que provoquent les sauvetages (« les enfants dans les bras de leurs parents qui sont en train de se noyer (…) les regards, les mains qui se tendent », puis « les enfants qui courent sur le pont, qui ne sont pas sages »), la honte qu’il éprouve devant la façon avec laquelle on déshumanise ceux et celles qu’on appelle migrants. Pour Complément d’enquête, l’un des sauveteurs décrit « des gens qui fuient l’horreur [et qui, une fois sauvés disent] qu’ils renaissent. Parce que pour la première fois depuis bien longtemps, ils ne sont pas en danger de mort, et ils ont un petit temps de repos et d’attention, avant de passer à une autre étape du voyage ». Le 30 septembre, après une semaine d’attente au large, les 58 migrants sont transférées sur un navire maltais et débarqués à Malte. Ils y sont interrogés dans un centre fermé, leurs téléphones sont confisqués par la police, leur sélection par les États qui vont les accueillir est faite de façon opaque ; 17 d’entre eux arriveront en France le 9 octobre. Pendant ce temps l’Aquarius se dirige vers Marseille, pour s’y amarrer le temps de renouveler son pavillon, en laissant la Méditerranée centrale sans aucun navire humanitaire, l’Open Arms s’étant déplacé vers le Maroc et l’Espagne. Une dizaine de navires humanitaires de sauvetage étaient en Méditerranée centrale un an auparavant. Trois navires redémarrent les opérations de sauvetage au large de la Libye le 23 novembre 2018.

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